Le MacGuffin et le cinéma contemporain

00 - Hitchcock

Aujourd’hui, je vais vous parler du MacGuffin. Non, ce n’est pas une pâtisserie, mais un terme inventé par Hitchcock pour désigner un procédé cinématographique utilisé dans de très nombreux films.

C’est d’ailleurs ayant regardé dernièrement, une fois de plus, le superbe Inception de Christopher Nolan, que j’ai décidé de rédiger un article sur le sujet.

Qu’est-ce que le MacGuffin ?

Il s’agit d’un objet, un élément important ou secret, un prétexte qui va servir de moteur dans la progression de l’histoire. En règle générale, le plus important dans le film n’est pas ce que représente l’objet lui-même, mais ce que les personnages sont prêts à faire autour de lui. S’il sert de point de départ, sa véritable nature ou ce qu’il représente n’ont aucune espèce d’importance pour le reste du film, dont l’intérêt résidera davantage dans l’évolution des personnages à travers la trame narrative et le développement scénaristique.

Ce terme a été utilisé pour la première fois par Alfred Hitchcock, qui a souvent eu recours dans ses films à ce procédé, utile pour lui permettre de lancer l’histoire et de se concentrer sur les diverses ramifications qui tourneront autour de lui.

Je recommande d’ailleurs la lecture de l’entretien Hitchcock / Truffaut, paru en 1966 aux éditions Robert Laffont, qui nous dévoile de très nombreuses et savoureuses anecdotes, dont notamment l’explication par le maître lui-même de l’origine du terme MacGuffin.

Par conséquent, et pour appliquer cette définition à Inception, le MacGuffin du film est une bête histoire de concurrence industrielle. En effet, le héros du film, Cobb (Leonardo diCaprio) est embauché par Saito (Ken Watanabe) pour implanter dans l’esprit de l’héritier d’une puissante société l’idée de démanteler celle-ci, grâce à un procédé qui s’appelle l’inception (l’implantation d’une idée dans le subconscient en passant par le rêve).

02 - Inception

Pour faire simple, le spectateur s’en fiche du but de la mission. Il s’agit de convaincre la victime de démanteler la société de son père. Pourtant, cette mission présente deux intérêts majeurs pour nous :

Premièrement, elle nous permettra de voir le déroulement de l’inception, et surtout deuxièmement, il s’agit d’un prétexte pour Cobb de l’accomplir correctement s’il souhaite revoir ses deux enfants, desquels il est séparé pour des raisons expliquées dans le film.

Nous, spectateur, allons donc davantage nous attacher aux véritables objectifs du personnage principal plutôt qu’à l’objectif de Saito, qui est pourtant le moteur du film.

Hé bien c’est cela, le MacGuffin ! Se servir d’un prétexte pour lancer un film.

Dans les films classiques

Je vous ai parlé d’Inception, mais il existe d’autres exemples très célèbres, comme la statuette du Faucon Maltais (1941) ou même le fameux « Rosebud » prononcé par Citiken Kane avant sa mort dans le film éponyme (de 1941 également) !

Et histoire de citer un film d’Hitchcock, nous avons un excellent exemple de MacGuffin avec le non moins excellent La Mort aux trousses (1959), avec Cary Grant. Dans ce film, tous les évènements qui s’y déroulent tournent finalement autour de microfilms, qui détiennent d’importants secrets du gouvernement.

01 - La mort aux trousses

Alors très franchement, est-ce que quelqu’un parmi vous, en regardant ce film, en a eu quelque chose à carrer de ces documents ? L’objectif était-il de nous dévoiler le contenu ? Absolument pas ! Le but d’Hitchcock était justement de mettre en scène les multiples mésaventures vécues par le protagoniste du film, ainsi que leurs conséquences à effet boule de neige, et de le faire évoluer dans une atmosphère paranoïaque (avec pourtant beaucoup d’humour, ce qui l’éloigne du caractère angoissant de Sueurs Froides, par exemple).

Par ailleurs, La Mort aux trousses fait la double performance de contenir un MacGuffin et une arlésienne, procédé qui consiste à rendre important un personnage que l’on ne verra pas du tout mais qui sera sans cesse cité (Charlie dans la série Drôles de dames, Mad dans Inspecteur Gadget). En effet, avant d’insérer le MacGuffin, tout part d’une confusion entre deux personnages, Thornhill et l’espion George Kaplan, que l’on ne verra jamais mais dont le rôle est pourtant capital, jusqu’à la révélation finale à son sujet (je me garde de vous la dévoiler si vous n’avez pas vu ce film).

Sans transition, vous êtes entrain de vous dire que, mis à part Inception, je ne vous cite que des vieilleries, mais cela ne signifie pas que ces deux dernières décennies ont boudé le procédé du MacGuffin.

Dans les films contemporains

04 - Pulp Fiction

Ainsi, prenez Pulp Fiction (1994), film aux multiples embranchements, dont l’une des histoires tourne autour d’une mallette à récupérer. Si on analyse tout ce qui se passe autour de la mallette, on peut ainsi reconstituer cette histoire, ici chronologiquement :

– Vincent Vega et Jules Winnfield entrent chez des petits escrocs pour récupérer la mystérieuse mallette. L’entrevue (savoureuse, au passage) finit en fusillade. Ils récupèrent la mallette et emmènent Marvin, leur informateur, avec eux.

– En voiture, sur le chemin du retour, suite à une « maladresse » (il fallait le faire !), Vincent tire une balle dans la tête de Marvin. Ils se retrouvent avec une voiture dégueulasse et un cadavre sur les bras.

– Vincent et Jules s’invitent chez un ami, Jimmy, pour nettoyer le meurtre, et font appel à Monsieur Wolfe pour les aider (les diriger, même !)

– Après le « nettoyage », Jules et Vincent, accoutrés de vêtements de plage nettement moins classes que leur costume du début, font une pause dans un café restaurant, où Ringo et Yolanda, deux autres personnages, décident de faire un braquage. Suite à la révélation qu’a eu Jules en survivant à la fusillade précédente, et alors même que Vincent et lui prennent le contrôle de la situation, il décidé de les épargner.

– Pour finir, Vincent et Jules ramènent à Marcellus Wallace sa mallette, dans sa boîte de strip-tease.

Résultat : beaucoup de situations absurdes, de violence et d’humour noir tout cela pour que l’on ne sache jamais ce que renferme cette fichue mallette. Exemple typique du MacGuffin.

Mais là où Hitchcock s’en faisait une spécialité, Quentin Tarantino s’est probablement fait dépasser par les fans, qui se sont réapproprié son propre film. En effet, Pulp Fiction est devenu un film culte, et le culte est tel que les fans se refusent à penser que Tarantino ne savait pas précisément ce qu’il y avait dans cette mallette. Après tout, lorsque Vincent l’ouvre face à nous, on ne peut voir ce qu’il y a dedans et pourtant, cela semble briller comme de l’or sur son visage. Etrange !

Certains sont persuadés qu’il s’agit bêtement de lingots d’or (j’en fais partie, j’avoue), et d’autres vont plus loin, estimant qu’il y aurait dans cette mallette…l’âme de Marcellus Wallace ! Si si, il y a une théorie très sérieuse dessus !

05 - Pulp Fiction malette

C’est pourquoi, ce qui n’était au départ qu’un simple MacGuffin est devenu une véritable légende urbaine.

Mais là, je vous ai cité tout de suite l’un des meilleurs exemples de films contemporains, avec également Inception, qui usent ce procédé.

Sans être excellent, j’ai vu il n’y a pas longtemps un film avec Tom Cruise et Cameron Diaz, Night and Day, qui illustre parfaitement l’utilité du MacGuffin : dans le film, Cruise doit éviter que le Zéphyr tombe entre de mauvaises mains. On sait juste que c’est une mini-batterie à la puissance immense. Mais en partant de ce postulat, on suit finalement ses aventures avec Cameron Diaz, entrainée de force alors qu’elle n’a rien à voir avec cette histoire (un peu comme Thornhill dans la mort aux trousses, finalement), et le vrai sujet du film est la relation tumultueuse entre Cruise et Diaz, rien de plus.

Même si le film n’est pas inoubliable, il faut reconnaître que l’usage du MacGuffin est ici bien géré en ce sens que, outre la relation entre les deux personnages, le cheminement pour protéger le Zéphyr demeure en toile de fond et permet le dosage de genres voulu par James Mangold, le réalisateur : une comédie d’action.

Mais le MacGuffin peut également être utilisé maladroitement, sans que cela ne dénature la qualité du film.

Les maladresses

Prenons l’exemple de The Rock (de Michael BOUM AHAH Bay) : on apprend ici que Sean Connery a été placé en prison pour avoir volé des microfilms révélant des secrets du gouvernement (le même « motif » utilisé que dans La mort aux trousses). Bon, vous vous en doutez, ce n’est pas un vrai MacGuffin, puisqu’il s’agit finalement d’une trame secondaire servant à étoffer le passé tumultueux du personnage qu’interprète Sean Connery.

06 - The Rock

Pourtant, à la fin, comme une petite piqure de rappel, il indique à Nicolas Cage l’emplacement des microfilms, si bien qu’à la fin, ce dernier s’en empare et, comme un gag, annonce qu’il sait désormais qui a tué JFK…mouais…

Non, plus sérieusement j’ai trouvé l’idée louable et même très intéressante, mais parce que Michael Bay n’est pas parti jusqu’au bout de sa démarche pour celle-ci, on la considère donc finalement comme un simple gag du film. A aucun moment, dans le film, il n’utilise de tension dramatique sur ces microfilms, qui sont pourtant la cause principale de l’emprisonnement de Sean Connery. Lorsqu’il est libéré sous condition, personne ne les lui réclame, et d’ailleurs, personne n’en parle plus, justement jusqu’à la fin.

Ce qui aurait donc pu être un MacGuffin sympathique (mais secondaire, je précise), en plaçant la récupération de ces microfilms au niveau d’un enjeu important pour ce qui serait promis à Sean Connery en échange par exemple, n’est devenu finalement qu’un simple gag, sur quelque chose qui lui a pourtant valu des décennies de taule !

Un autre maladroit, mais assez particulier, est J.J. Abrams, qui est plutôt mi-figue mi-raison. Je vais prendre deux exemples :

Mission : Impossible 3 est un film d’espionnage qui privilégie l’action et le grand spectacle, autour du personnage d’Ethan Hunt, interprété par Tom Cruise (encore lui !). Mais aujourd’hui, comme dans les James Bond (une saga sur-specialisée des MacGuffins, même si les derniers scénarios sont plus complexes), le but n’est pas de perdre le spectateur dans des explications, surtout si l’idée du film n’est pas de développer sur ce qui pousse les personnages à agir tel qu’ils agissent, mais de développer sur leur façon d’agir pour parvenir à leurs fins. Par conséquent, J.J. Abrams a su intégrer un MacGuffin au film afin de favoriser la mise en scène, l’immersion et l’évolution des personnages, ce qu’il sait d’ailleurs très bien faire.

Mais mon second exemple tend à montrer qu’à trop vouloir en mettre partout, on peut perdre le spectateur, surtout si ce dernier pense que chaque détail a son importance, et là, j’aborde le délicat sujet de la série Lost !

07 - Lost

En effet, dans cette série, Abrams a su nous montrer son talent et sa capacité à développer des personnages complexes dotés d’un background suffisamment passionnant pour nous intéresser aux flashbacks portant sur leur histoire passée, quitte à prendre le risque de mettre de côté la trame principale.

Mais, qui dit série compliquée dit téléspectateur attentif (il vaut mieux, d’ailleurs !), qui fera davantage attention aux détails, et se persuadera de l’importance de certains détails là où il ne doit pas y en avoir.

Par conséquent, on a eu l’impression que de nombreux éléments de l’intrigue étaient finalement relégués –parfois, par facilité, au rang de MacGuffin. L’exemple le plus flagrant est celui de la présence de l’ours polaire sur l’île. Pendant plusieurs épisodes on s’interroge sur lui, jusqu’à ce qu’il soit finalement relégué au rang de sujet « à traiter plus tard ».

Et citons enfin, plus qu’une maladresse, une hérésie, le cas d’Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal, dans lequel Spielberg a décidé de se servir du crâne de cristal comme stupide MacGuffin. Une énorme hérésie, disais-je ! quand on sait que chacun des précédents épisodes disposait d’un background extrêmement étoffé sur la quête dans laquelle il se lançait, au point que l’on se sente nous-mêmes concerné par les enjeux du film ! L’arche d’alliance est tout, sauf un MacGuffin, déjà parce qu’on la voit durant tout le film et qu’elle apporte même des conséquences directes sur les personnages. Idem pour le Graal ! Alors que dans le dernier opus, à aucun moment on ne s’attache à cette quête, vague prétexte pour faire revenir Indy, et en famille en plus (super le cliché de la famille trop top qui se bat contre les méchants) ! Et à aucun moment on ne se sent réellement concerné, de près ou de loin, par ce fichu crâne de cristal, et lorsque l’on connaît le fin mot de l’histoire, finalement, on aurait préféré ne pas savoir !

09 - Indy

D’ailleurs, dans mon cœur de fan, je n’arriverai jamais à l’intégrer dans le canon de l’histoire (il partait déjà mal en dévoilant que le père d’Indy et Marcus étaient morts entretemps ! Stupide !)

Indiana Jones et le Royaume du crâne de cristal est une chose, une sacrée maladresse, surtout de la part d’un génie comme Spielberg.

L’utilité du MacGuffin aujourd’hui ?

Mais de toutes façons, aujourd’hui, même s’il arrive à être utilisé de manière plus ou moins talentueuse, je trouve que le MacGuffin perd de sa valeur au profit de l’amplification de l’enjeu, dans une intrigue. Le spectateur a évolué, et il semblerait qu’il veuille sentir que ce qui fait avancer le film est d’une importance capitale, et non pas un détail relégué au rang de prétexte.

Prenons Taken, par exemple (ce n’est pas parce que je cite ce film que c’est un cas d’école, loin de là, mais son exemple est intéressant) : l’enlèvement de la fille de Liam Neelson est le prétexte pour lancer le héros dans une traque sans pitié. Or, dans ce cas précis, la raison pour laquelle elle a été enlevée ne peut pas être considérée comme un simple MacGuffin, car il s’agit d’un réseau qui enlève les filles pour les droguer et les prostituer. Par conséquent, il ne s’agit pas d’un « bête » prétexte pour lancer le film, mais bien d’un fait grave qui implique le spectateur dans l’histoire.

Si la fille avait été enlevée parce que le héros détenait un microfilm quelconque, je doute que la tension dramatique eût été la même, d’autant que le film n’aurait pas plongé le spectateur dans une ambiance aussi malsaine que celle dégagée par le réseau de prostitution.

Un autre exemple flagrant est Interstellar : le motif qui pousse les astronautes à quitter la Terre pour trouver de nouvelles planètes habitables aurait pu être résumé à un simple : la Terre va mal, il faut partir !

Pourtant, Nolan a pris le temps de bien développer cette ambiance de mort lente que vit l’humanité, durant près d’une heure de film, et cela, pour que nous nous sentions impliqués, et que nous constations que le voyage interstellaire est indispensable, bref ! Nolan voulait nous faire comprendre à quel point l’humanité est dans la merde, et à quel point il est important de la sauver (sans sombrer dans le stéréotype fin du monde type Emmerich, je le rappelle, comme je l’explique dans ma critique du film).

Par conséquent, aujourd’hui, le spectateur de base ne s’intéresse pas uniquement à la façon dont sera mise en scène une histoire, aussi originale soit-elle, mais bien aux enjeux qui poussent les personnages à vivre ce qu’ils vivent, et à faire ce qu’ils doivent faire.

Aujourd’hui, même pour un film d’espionnage, le spectateur doit sentir qu’il comprend les enjeux, et que l’objectif n’est pas un simple prétexte pour placer deux-trois scènes d’action et des blagues de mauvais goût. C’est d’ailleurs la leçon qui a été retenue pour le cas James Bond, puisque depuis Casino Royale, on a assisté à une renaissance de la série, qui, en nous servant un James Bond plus réaliste, plus humain, nous propose une histoire plus intense, dont les enjeux ne peuvent pas, au risque de fausser l’approche réaliste donnée au personnage, être relégués au simple rang de MacGuffin. Non, si le spectateur veut apprécier James Bond, il doit comprendre ce qu’il ressent, et il doit comprendre à quel point il est important pour lui de parvenir à ses objectifs. Donc, finies les bombes surpuissantes, finis les maîtres du monde !

08 - Skyfall

En conclusion, dire que le MacGuffin n’a plus sa place dans le cinéma d’aujourd’hui serait prématuré, car il est bien évident qu’un film n’est pas forcément la représentation d’une ligne allant d’un point A à un point B et que, par conséquent, il peut dénaturer l’importance d’un objectif au profit de son propre concept, qui sera le moteur du film, la raison pour laquelle le spectateur ira le voir, et Inception illustre à merveille ce cas : le démantèlement de la société, on s’en fout ! Nous, ce qu’on veut, c’est voir l’inception ! C’est voir l’imbrication des rêves !

J’espère vous avoir éclairé sur l’importance du MacGuffin dans le monde du cinéma, mais aussi vous avoir apporté quelques pistes de réflexions à son sujet, ainsi que sa place dans les films contemporains.

Bien à vous,

Hyperion_Seiken

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